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Goncourt 9 novembre, 2010

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Houellebecq rapportant un os de chez Drouant pour son chien Clément

Si j’étais lui 28 septembre, 2010

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  L’ennui c’est qu’on ne dispose que d’une vie. Difficile de remettre ça. Reste le rêve. Imaginons qu’on se nomme Mohammed Benmachinchose, qu’on a dix-huit ans. Père, trente ans d’usine, ne sachant ni lire ni écrire, mais baragouinant assez bien le Français, mère pareil. On habiterait La Courneuve, Clichy-sous-bois ou quelques-unes de ces citées qui expliquent pourquoi les gitans restent accrocs à leur roulotte. L’école ? on s’y serait fait chier pendant une bonne dizaine d’années, sauf pour le sport, et encore ! dès la sixième on aurait été davantage attentif aux fesses de la prof, superbes, vraiment bandantes, qu’à ce qu’elle tentait de vous inculquer, vous sentiriez confusément que vous avez tort, mais comment faire autrement ? Pas facile de piger quelles sont les clés de la réussite sociale et de l’épanouissement personnel quand tout autour de vous ce n’est que misère et répression.   Libéré vers la seizième années vous auriez vite découvert  que le mot liberté est un vain mot  quand on ne sait pas quoi en foutre. Travailler ? puisque, paraît-il, c’est ainsi qu’on ramasse des thunes, mais où chercher, à qui s’adresser, quand on traîne un petit casier de rien du tout ? Pour des peccadilles commises comme en s’amusant. Une histoire de carte de crédit récupérée dans le sac d’une vieille qui viendrait de se ramasser la gueule contre un trottoir et qu’on aurait bien gentiment aidée à se relever ; des emmerdes, dont une saignante, avec les vigiles de Carrefour et de Discorama ; cette tentative de taguer des slogans anti-flics sur les murs d’un commissariat ; cette conduite sans permis, vous avez  vu combien ils demandent pour vous le faire obtenir ce foutu bout de papelard,  hélas, circonstance aggravante, ce serait dans une voiture d’emprunt, mais comment feriez-vous, si vous n’aviez pas une thune, pour vous procurer une tire, sinon en l’empruntant à un  nanti qui, si ça se trouve, conduirait comme une patate. Des broutilles, quoi, mais des broutilles qui feraient grimacer la meuf du service pour l’emploi où tout le monde sait qu’ils ne vous trouvent jamais de boulots valables. Alors vous iriez traîner avec les potes qui vous ressemblent, dans les escaliers ou dans les caves de la cité, on se demande à quoi elles leur servent, ces caves, ils y foutent jamais de pinard. Les escaliers ce serait mieux, vous pourriez charrier les gens qui montent et qui descendent puisque l’ascenseur il y a longtemps qu’il serait naze, surtout les filles, il arriverait même qu’il y en aurait une qui provoquerait grave et qui après crierait au viol, c’est pourquoi vous auriez  interdit à vos deux frangines de renter seules à l’appart. Les potes, ça deviendrait votre vraie famille. De temps en temps il y en aurait un qui ramènerait un peu de shit ou d’herbe. Et un jour un de ceux-là, un affranchi, vachement sympa, vous proposerait de lui filer un coup de main. Il s’agirait de mater dans le cas où des flics débarqueraient sur le secteur où il dealerait. On vous expliquerait à quoi on reconnaît un mec des stups en civil son type de bagnole et sa façon de conduire. Tout de suite la mèche vous conviendrait, enfin des thunes. Et un beau jour votre nouveau pote comprenant que vous êtes un gars sûr vous proposerait de prendre à votre compte un petit bout de son territoire.

La suite coule de source. Vous deviendriez de plus en plus gourmand, votre petit territoire ferait des petits jusqu’au jour où  vous feriez piquer avec un gros paquet de thunes sur vous et de pas mal de coc. Un an de cabane ferme. C’est là que vous rencontreriez ce grand caïd au baratin gigantesque qui vous expliquerait que la cam c’est terminé et que l’avenir est aux braquages en oubliant de vous dire qu’en cas de coup foireux on en prend pour vingt ans. Ça ne raterait pas.

                         Fin du cauchemar             

Le cul de Louis 1 septembre, 2010

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Ton cul est si profond qu’en y entrant pour jouir

J’ai vu tous les soleils y venir se mirer

S’y jeter à mourir tous les désespérés

Ton cul est si profond que j’y perds souvenir

F-M B

L’oiseau d’Affroville 29 juin, 2010

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Zoran, il savait lire, Zelda un peu, mais les autres de notre famille pas beaucoup. Pas même ma Tatie. Alors Zoran a pris la lettre qu’on avait reçue avec le paquet à l’oiseau. Ma Maman et mon Papa se sont assis pour l’écouter. Ma Tatie a continué à travailler tout en écoutant. Zelda est restée dehors pour surveiller l’arrivée du médecin. On l’attendait pour ma Mamma qu’était pas bien et qui pouvait plus se lever. Alors Zoran il a commencé à lire. On a tous écouté avec l’attention, même Zelda qu’était pas à l’intérieur. La lettre, elle disait que l’oiseau, c’était pour nous punir. Qu’on crèverait comme lui, nous tous, la famille, parce qu’on n’était pas du pays et qu’on chantait des chants diaboliques dans notre maison la nuit. Qu’on crèverait en chantant, comme lui, le petit oiseau, avait fait couic couic quand ils l’ont étranglé. Alors, ma Maman, elle a demandé à Zoran s’il avait bien lu, s’il avait pas oublié quelque chose et elle a demandé à Zelda de la relire. Alors Zelda elle a pris la lettre et elle l’a relue avec le doigt pour pas oublier un mot. C’était bien ça, nous la famille, on allait tous crever. Alors on a bien regardé pour voir s’il était mort, l’oiseau. Mon Papa l’a un peu remué avec la pointe de son couteau et ma Maman a dit qu’il fallait pas y toucher et que mon Papa, il fallait qu’il jette son couteau ou qu’il fasse bien rougir la lame à la flamme du feu pour tuer les maléfices. Alors Zelda, elle a bien regardé l’oiseau elle aussi. C’était un oiseau comme une mésange, mais pas tout à fait. Un petit oiseau. Zelda, elle connaît bien les oiseaux surtout les petits. Elle aurait bien aimé le prendre entre ses mains et le réchauffer en soufflant doucement dessus, peut-être qu’il serait plus mort, mais elle a eu peur que ma Maman dise que ça servait à rien et elle est retournée voir si le docteur, il venait, mais il venait jamais, il venait jamais pour notre famille.
C’est Zoran qui a enterré le petit oiseau. Il l’a fait glissé avec un bâton sur un vieux carton. Zelda a demandé qu’il le lui montre une dernière fois, mais il a pas voulu. Il a fait un trou de l’autre côté de la route, après le fossé, et il l’a mis dedans. Ma Maman, elle a fait brûler la bêche qui avait servi à Zoran pour faire le trou. Le manche, il a bien brûlé mais pas la partie en fer. Le soir on a fermé les portes et tous les volets, même ceux qui étaient un peu cassés. Mon Papa, il a fait le tour pour voir si c’était bien fermé. Alors on a fait entrer Roxane et on a commencé à chanter nos chansons dans notre langue à nous, la langue de notre famille. Ma Maman, elle a dit qu’il fallait appeler les anciens, ceux qui étaient avant dans la famille, pour leur demander des conseils. Mon Papa, il est allé chercher les grandes bougies qu’on fait avec les abeilles, Ma Tatie a mis les draps noirs partout pour qu’on ne voie pas de dehors. Zelda avait un peu peur, Zoran, il s’est moqué d’elle, mais il avait peur lui aussi. Alors elle a aidé mon Papa à allumer les grandes bougies pendant que ma Maman et ma Mamma préparaient les galettes qu’on aime bien dans notre famille. Après on a chanté les chansons qu’on connaissait bien. De temps en temps on s’arrêtait de chanter pour manger les galettes qu’on aime, et mon Papa il buvait le vin qui fait tourner la tête. Comme on reprenait nos chansons, Roxane s’est mis à faire le cri des loups : ouououu ! Alors Zelda lui a donné des bouts de galette qu’elle aimait bien, une fois elle avait volé la galette qu’on avait donnée à ma Mamma mais qui pouvait pas bien la tenir avec ses mains qui avaient le tremblement. On a chanté toute la nuit. Bientôt on n’a plus entendu mon Papa qui avait bu le vin qui fait tourner la tête et qui s’était endormi. La plus jolie voix, c’était celle de Zoran, mais ma Maman a pas voulu qu’il chante trop fort comme d’habitude. Cette nuit c’était pas les chants de la fête mais ceux de la douleur qui rend triste.
Quand le jour petit est venu à travers les rideaux noirs qui étaient déchirés, on a arrêté de chanter Ma Tatie a replié les rideaux ; mon Papa est allé se mettre la tête sous l’eau de la cuisine ; Zoran est sorti voir avec Roxane si des dangers venaient pas menacer notre famille ; puis on a tous été faire notre baiser à ma Mamma qu’était bien contente. Alors ma Maman nous a dit de venir dans la salle derrière la cuisine où on n’allait pas souvent. On s’est tous assis et elle est restée debout, alors elle a expliqué que pendant les chansons les anciens de la famille étaient venus visiter dans sa tête et lui avait dit ce qu’il fallait faire
(à suivre)

A suivre 5 juin, 2010

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C’était un médecin approximatif, un passionné des orchidées et un barbu considérable. C’était aussi mon père biologique.
Mon père putatif avait abandonné son métier de charpentier de marine et exerçait la fonction de tambour de ville pour la grande satisfaction de tous.
Ma mère était chef d’orchestre spécialiste de Monteverdi bien qu’elle n’ait jamais eu d’orchestre à sa disposition. Elle écoutait des disques en les accompagnant de grands gestes Il semblerait qu’elle ait conservé un visage intéressant sous les couches fards dont elle s’enduisait le matin avec beaucoup de ténacité
Ma petite sœur, Anne-Rosalie, était née deux ans environ après moi. Je ne l’ai pas beaucoup connue car elle est morte quatre jours après sa naissance. Le fossoyeur du village a creusé une tombe réglementaire beaucoup trop grande pour le petit cercueil qu’on vit descendre avec beaucoup de tristesse
Mon père biologique a toujours conservé quelques patients dont une femme d’un village voisin qui souffrait d’hémorroïdes et connaissait des problèmes avec son chignon. Il observait son derrière très professionnellement
Parfois Maman désirait partager sa nuit avec un monsieur. Mon père biologique et mon père putatif se partageaient la tâche.
Tout se passait bien, nous approchions le bonheur d’assez près, jusqu’au jour où…

La suite one of this days

Ah! bon! 14 avril, 2010

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Le paradis

(Développement d’un ancien blog)

Au purgatoire la rencontre d’un ancien vieillard ADRIEN et de son petit-fils à son tour devenu un vieillard, Pierre, dit PIERROT, qui vient de débarquer.

PIERROT
Bonjour ! Pépé. Je suis content de te voir.
ADRIEN
Ah ! On se connaît ?
PIERROT
Oui, Pépé. Je suis Pierrot. Pierrot ton petit-fils.
ADRIEN
Pierrot… mon petit-fils ? Pierrot c’est un gamin. Il a quinze ans, seize ans, je ne sais plus.
PIERROT
Il avait… C’était il y a plus de soixante ans. Maintenant il en a quatre-vingt. La dernière fois  qu’on s’est vu, en effet, Pépé, c’était avant que tu nous aies quittés, j’avais quinze ans et demi.

ADRIEN
Pierrot… Pierrot ?… Approche-toi que je te regarde. Et dis quelque chose. Parle.
PIERROT
Qu’est-ce que tu veux que je dise ?
ADRIEN
Rien, n’importe quoi, ce qui se passe dans ta tête.
PIERROT
Bon, bien voilà, je suis Pierrot Maurel… Nous sommes, apparemment au Purgatoire et je viens de retrouver, Adrien Maurel, mon grand-père…Adrien Maurel qui s’y trouve depuis une soixantaine d’années… Ça va, Pépé ? J’ai assez parlé ?
ADRIEN
Ouais, je reconnais bien ta voix. En plus vieux. La même voix que ton père. La voix des Maurel. On passait pour des grandes gueules.
PIERROT
Ça n’a pas changé…
ADRIEN
Au fait, ton père… ton père…  il n’est jamais venu me voir.
PIERROT
Á mon avis, Papa a dû foncer directement en enfer. Avec la vie qu’il a menée.
ADRIEN
Ça ne m’étonne pas, il n’en faisait qu’à sa tête, on n’a jamais pu le contrôler. Il était vaillant, ça pour travailler, il travaillait… mais, pour le reste… Des fois, il me faisait honte… pour les Maurel… quand il avait bu. Et Henriette ? sa femme, elle m’aimait bien. Et moi aussi je l’aimais bien. Quand je suis tombé malade, elle m’a soigné comme si j’étais son propre père. Alors que ton père à toi… André…
PIERROT
Maman ? C’était une sainte femme. Comme tu sais, elle n’a pas toujours eu la vie facile, surtout avec Papa. Aucun problème, elle est maintenant au Paradis et elle l’a bien mérité.
ADRIEN
Tu sais que ton père, quand je suis tombé malade et que je pouvais plus travailler, il m’a mis à la mort au rat.
PIERROT
A la mort au rat ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
ADRIEN
Tu sais bien. Les vieux quand ils sont bons à rien, ils coûtent cher et ils rapportent plus. Et puis, il y a le docteur pour eux et les médicaments, ça coûte des sous tout ça. Tu le sais bien. Moi j’ai essayé de travailler le plus tard possible, des petits boulots qui étaient bien utiles à la ferme. A la fin j’en pouvais plus…
PIERROT
Je me rappelle. Le sarcloir te tombait des mains, même avec la fourche tu n’y arrivais plus. Il n’y avait que pour casser les noix. Là t’étais encore bon. On essayait de t’en piquer en douce, nous les gosses, une fois que tu les avais cassées.
ADRIEN
Oui, j’étais assis.
PIERROT
Je me demandais pourquoi tu te crevais. Ainsi. A ton âge…
ADRIEN
T’as compris maintenant : la mort au rat…
PIERROT
Tu veux dire que tu craignais qu’on t’empoisonne parce que tu ne pouvais plus travailler, que tu n’étais plus rentable ?
ADRIEN
Bien sûr. Je ne servais plus à rien et je coûtais des sous. Pour la mort au rat, je faisais attention, je ne prenais que la soupe que tout le monde mangeait. Mon sirop pour la poitrine, je le gardais toujours sur moi. Personne n’avait le droit d’y toucher et, la nuit, je fermais bien ma porte avec une chaise.
PIERROT
Ce n’est pas possible. Je ne te crois pas. Comment pouvais-tu en être sûr ?
ADRIEN
Pauvre couillon ! J’avais vu faire la même chose avec mon grand-père et ma grand-mère quand j’étais petit. Quand ils pouvaient plus bosser, couic ! la mort au rat. C’est grand-père qui est parti le premier. La vieille, Philomène, elle a résisté longtemps. Elle était bonne pour équeuter les haricots et surtout elle pouvait repetasser tous les vêtements, elle avait été couturière dans sa jeunesse. Est-ce que tu es sûr que, toi aussi, puisque tu es là, es-tu sûr que tu n’as pas eu le droit à la mort au rat ?
PIERROT
Aucune chance, Pépé, je ne suis pas mort à la ferme Et de plus maintenant les vieux touchent une retraite. Ils rapportent de l’argent tant qu’ils sont vivants. Qu’ils travaillent ou pas.
ADRIEN
Ah bon ! Une retraite comme les instituteurs ?
PIERROT
Mieux, les frais de docteur et les médicaments leur sont remboursés

ADRIEN
Ah ! bon. Remboursés. Mais qui est-ce qui payent ?
PIERROT
Tout le monde. Cela s’appelle la Sécurité sociale. Les pauvres les riches, l’Etat tout le monde paie.
ADRIEN
Même les riches ? Ils paient pour les pauvres ?
PIERROT
Oui. Tout le monde, ou presque, participe à la santé de tous. Il y a même le tiers payant, difficile de t’expliquer
ADRIEN
Ah ! Bon. Même le docteur c’est pas toi qui le paie ?
PIERROT
Non, c’est la sécurité Sociale. Des fois tu es obligé de payer un peu, mais pas beaucoup.
ADRIEN
Et le dentiste de Gourdon ? J’ai cessé d’y aller, il voulait trop d’argent. L’appareil qu’il m’avait fait, il tombait tout le temps. Je préférais le retirer pour manger la soupe.
PIERROT
Je me rappelle, on en rigolait. L’appareil tu le mettais dans ton verre.
ADRIEN
Toi, là, t’as l’air d’avoir de bonnes dents.
PIERROT
En partie seulement. J’ai des implants. Quand on perd une dent, le dentiste t’en fixe une nouvelle vissée dans la mâchoire.

ADRIEN
Ah ! bon. Et c’est solide, ça tient bien ?
PIERROT
En principe oui
ADRIEN
Ah ! bon. Je pourrais manger le saucisson avec. Mais le docteur Cambornac, de Salviac, il a toujours sa petite Citroën avec son cul en canard. Une fois il m’avait fait monter dedans pour me ramener à la maison.
PIERROT
Le docteur Cambornac ? Je me souviens. Il était déjà vieux. Aussi vieux que toi. Il y a longtemps qu’il a disparu, ainsi que sa petite Citroën. Dommage, ce genre de vieille tire, les collectionneurs se l’arrachent à prix d’or. Maintenant, Pépé, tout le monde à une voiture.
ADRIEN
Une automobile ? Même toi ?
PIERROT
J’en ai eu je ne sais plus combien. Onze, douze ? Je ne les compte plus.
ADRIEN
Douze automobiles ? Qu’est-ce que tu en faisais, où tu les mettais ?
PIERROT
Pas en même temps. Pépé, je ne les ai pas eu en même temps, mais les unes après les autres. De nos jours on change facilement de voiture. Á la suite d’un petit accident, quand il y a un nouveau modèle, quand la famille s’agrandit, ou simplement pour le plaisir quand on a une rentrée d’argent.
ADRIEN
Douze automobiles ? Ah ! bon. De mon temps il n’y en avait que trois sur la commune : celle du peintre parisien à Boissierette, celle de l’ancien maire, Garrigou du Brel et l’autre, j’ai oublié. Deux Citroën, et une Peugeot. Ça s’engueulait pour savoir qu’elle était la meilleure marque.
PIERROT
Ça n’a pas changé.
ADRIEN
Nous, on n’avait pas d’automobile, on était trop pauvre. Mais moi j’aimais bien les Hotchkiss, à cause de la grande guerre. C’étaient des bonnes mitrailleuses.
PIERROT
Quel rapport entre les autos et les mitrailleuses. Je ne te suis pas.
ADRIEN
Hotchkiss, c’étaient des bons. Ils faisaient des belles voitures, je vois encore leur capot, une fois à Cahors j’en ai vu trois presque côte à côte. Et chez Hotchkiss, ils fabriquaient aussi des mitrailleuses, les meilleures, je sais de quoi je parle, je m’en suis servi pendant la guerre.
PIERROT
Au fait il paraît que t’as été un héros pendant cette grande guerre, blessé deux fois, puis prisonnier. Je l’ignorais. Ce sont tes copains qui me l’ont appris à l’enterrement.
ADRIEN
Quel enterrement ?
PIERROT
Le tien. Il y avait foule, le petit cimetière de Boissierette n’arrivait à les contenir tous. Il y avait tes vieux copains de la guerre, une trentaine, avec un drapeau, une énorme gerbe et un trompettiste qui a joué l’appel aux morts.
ADRIEN
Il y avait Antonin ?
PIERROT
Oui, il me semble que c’est lui qui a fait le discours. C’est comme ça que j’ai appris que t’étais un héros. Ça m’a fait drôlement plaisir.
ADRIEN
Qu’est-ce qu’il a raconté ce con d’Antonin ?
PIERROT
J’ai un peu oublié. Tu sais, je n’avais pas encore seize ans. En tout cas je me souviens qu’il a dit que tu lui avais sauvé la vie à deux reprises. Une fois en l’empêchant de sortir de la tranchée pour insulter les Allemands alors qu’il était saoul comme un Polonais et une autre en le traînant, à tes risques et périls, à l’abri d’un trou de bombe quand il avait été blessé à la jambe.
ADRIEN
Quel con, cet Antonin. C’était un gars formidable. Mon meilleur copain. Je ne te raconte pas. Hélas ! il s’est marié avec une prétentieuse, une Parisienne, il est devenu assureur et on ne s’est plus beaucoup fréquenté. Je me demande ce qu’il est devenu
PIERROT
Comme toi et moi, Pépé, il est mort et enterré.
ADRIEN
Pourtant il était drôlement costaud.
PIERROT
Ça n’empêche pas. Toi, moi, lui, nous sommes tous morts.

ADRIEN
Tu crois ? Je n’arrive pas à m’y faire. Alors, il n’y a plus de vivants ?
PIERROT
Si, on n’est de plus en plus nombreux sur terre. Cela pose même un problème, bientôt on ne pourra plus nourrir tout le monde.
ADRIEN
Ah ! bon. Il n’y a plus d’épicier ?
PIERROT
Epicier ? Cela n’est pas une question d’épicier
ADRIEN
Le nôtre, Lapouge de Campagnac, il monte toujours les samedis avec sa camionnette ?
PIERROT
Non, Pépé. Il n’y a plus d’épicier ni à Campagnac, ni à Marminiac. Lapouge, Arêne, Glénadel, c’est terminé tout ça. Je t’ai dit qu’on possédait tous des voitures maintenant, alors on va faire nos achats à Gourdon dans un super marché.
ADRIEN
Ah ! bon. Il y a marché tous les jours à Gourdon ?
PIERROT
Non c’est toujours le mardi, place Saint-Pierre et sur le tour de Ville. Comme de ton temps. Les super marchés dont je te parle ce sont d’énormes épiceries, pas seulement des épiceries, ils y vendent de tout. De la viande, du poisson, du pain, tous les macaronis, des plantes,  des casseroles, de l’outillage, des meubles et même des vêtements, de la tête au pied…
ADRIEN
Ah ! bon. Même des salopettes ?
PIERROT
Des salopettes ? Sans doute. Tu comprends, comme ils vendent de tout, on n’a plus besoin de courir chez les uns et les autres. Tu prends un caddy, c’est un petit chariot avec des roulettes, et tu le remplis de tout ce qui t’intéresse. Ensuite tu passes à la caisse où tout est enregistré automatiquement.
ADRIEN
Automatiquement ? Comment tu fais pour vérifier. Madame Glénadel, elle se trompait tout le temps. Fallait refaire les additions.
PIERROT
C’est une machine qui fait les additions. Elle ne peut pas se tromper.
ADRIEN
Tu en es sûr. Les machines parfois elles déconnent. La faucheuse de Richard, par exemple, fallait la surveiller de près. Par moments elle ne coupait plus qu’un épis sur deux.
PIERROT
La faucheuse de Richard ? Oui je me souviens. En fait, il y voyait mal et il aiguisait la lame de travers.
ADRIEN
Je sais, je sais. Monsieur Richard, il était trop fier pour accepter qu’on l’aide. Pourtant une fois sa femme, Herminie, sa première femme, nous  avait demandé d’aiguiser la lame sans le lui dire. C’est moi qui m’en étais chargé. Il l’a toujours sa vieille faucheuse ?
PIERROT
C’est fini tout cela, Pépé, Le vieux Monsieur Richard n’est plus, ni sa ferme, ni ses terres que les Bargues ont récupérées. Quant à sa belle maison c’est un Parisien marié avec une Japonaise qui l’a rachetée. Tout le monde les aime bien. Quant aux faucheuses, il y longtemps qu’elles ont disparu, elles ont été remplacées par des moissonneuses-batteuses, lesquelles ont à leur tour été abandonnées.
ADRIEN
Alors comment on moissonne maintenant ?
PIERROT
On ne plante plus de blé au pays. Pas rentable.
ADRIEN
Le boulanger de Salviac, où il trouve la farine s’il n’y a plus de blé ?
PIERROT
Le blé, il vient de plus loin, des grandes plaines du Nord où il coûte moins cher. Le blé, l’orge, l’avoine, les betteraves, même le tabac, c’est fini. Ceux qui survivent ici font de l’élevage ou du lait.
ADRIEN
L’élevage de quoi ? De chèvres ?
PIERROT
Non des veaux et surtout des porcs, des cochons.
ADRIEN
Des cochons. Alors faut faire des patates et des betteraves. Chez nous il y en avait deux, ils ne bouffaient que cela, des patates, de la betteraves, des feuilles d’ormeau, des orties et la première eau de vaisselle. C’était Salanié de Brunet qui venait les saigner. Un vrai champion.
PIERROT
Comment t’expliquer… Autant que je sache, car il y a longtemps que j’ai quitté le pays, les porcs des nouveaux élevages, sont nourris avec une alimentation spéciale, qu’on leur apporte par pleins camions. Faut dire que Brunel, par exemple, en élève près de 200.

ADRIEN
Brunel le voisin ? Des centaines de cochons. Au village ? Ça ne doit pas sentir bon.
PIERROT
C’est supportable, sauf pendant l’épandage du lisier. Mais ça ne dure pas très longtemps.
ADRIEN
Il a combien de truies pour faire cette centaine de cochons.
PIERROT
Autant que je sache, aucune truie. On vient lui livrer des petits cochons de quelques semaines, charge à lui de les engraisser.
ADRIEN
Des centaines de cochons ? Mais qui est-ce qui les bouffe ? Chez nous un seul ou deux nous suffisait pour toute l’année. Taillardas le charcutier de Salviac doit être débordé.
PIERROT
Taillardas ? Tu rêves, il était presque aussi vieux que toi. Les cochons quand ils sont bien engraissés, des camions viennent les récupérer. Paraît qu’il y en a beaucoup qui partent pour la Russie. Les Italiens, en revanche, sont plutôt amateurs de veaux.
ADRIEN
Arrête, Pierrot, si je comprends bien Brunel fait du cochon qui n’est pas né chez nous, à Benauge, il le nourrit avec des trucs qu’on lui apporte et il le vend à des charcutiers étrangers ?
PIERROT
Bravo, Pépé, t’as tout compris.

ADRIEN
Et nos vaches, quand elles sont de taureau, on les amène toujours à La Roque chez Rageot plutôt que chez Bonafous à Marminiac ? Le taureau de Rageot il faisait des beaux veaux.
PIERROT
A la Roque pour mener les vaches au taureau, nous, les gosses, on aimait bien. Fallait voir comment il s’activait le taureau. Ça durait pas longtemps. Il s’appelait Furieux.
ADRIEN
Je me demande ce qu’il est devenu, Furieux, c’était un Salers, Rageot avait toujours des Salers.
PIERROT
Cela va t’étonner, mais on ne mène plus les vaches au taureau. C’est le taureau, des dizaines de taureaux, qui viennent à domicile, dans une petite mallette.
ADRIEN
Comment cela, plusieurs taureaux ?… dans une mallette ?
PIERROT
Ce ne sont bien évidemment pas les taureaux qui sont dans la malette, mais leur sperme. Ainsi tu peux choisir le reproducteur que tu veux, un Salers ou n’importe quelle autre race.
ADRIEN
Le sperme, comment ils l’obtiennent. Ils branlent les taureaux.
PIERROT
Je suppose.
ADRIEN
Moi, j’aurais pas aimé branler Furieux. Il était pas commode
N’empêche que les Salers ne faisaient pas que de beaux veaux, mais aussi de bonnes laboureuses. C’est grâce à eux que nos vaches étaient les meilleures du pays, presque aussi bonnes que les bœufs de Richard des Cazettes
PIERROT
Mon pauvre Adrien… Ça fait soixante ans qu’on ne laboure plus avec des vaches, ni avec des bœufs.
ADRIEN
Ah ! bon. Et comment on fait ?
PIERROT
Ceux qui sont restés au pays ont tous des tracteurs.
ADRIEN
Ah ! bon. Comme les Américains.
PIERROT
Oui. Il n’y a pas que ça qu’on fait comme les Américains.
ADRIEN
T’y as été en Amérique ? Quand t’étais gosse tu disais toujours que tu voulais y aller.
PIERROT
Oui, Pépé, quand j’étais gosse… J’y suis allé à plusieurs reprises. Au moins trois fois pour mon boulot  et une fois en vacances.
ADRIEN
T’y es allé sur le « Normandie » ?
PIERROT
Ah ! le « Normandie » ? Cela me rappelle de vieux souvenirs. Je crois qu’il a été coulé pendant la guerre, mais je n’en suis pas sûr. Maintenant on ne prend plus de bateaux pour traverser l’Atlantique. On prend l’avion.
ADRIEN
Comme Blériot ? Ça doit être dangereux.

PIERROT
Pas plus que le bateau. Les nouveaux avions n’ont plus rien à voir avec celui de Blériot. Ils peuvent transporter jusqu’à 500 passagers.
ADRIEN
Cinq cents ? Autant que toute la commune ?
PIERROT
Oui. Tous les habitants de Marminiac, à mon avis, pourraient tous monter dans le même Airbus.
ADRIEN
Même moi ?… Je crois pas que j’aurais voulu. Si tu tombes d’un avion, là-haut, t’es foutu, non ?
PIERROT
Aucun risque. On prend place dans des fauteuils côte à côte.
ADRIEN
Comme dans l’autocar de Gibily ?
PIERROT
Oui, mais c’est beaucoupplus confortable. On peut même voir un film sur un grand écran.
ADRIEN
Un cinéma ? Comme dans la salle des fêtes de Cazals ? On peut voir Françoise Rosay et Elvire Popesco ?
PIERROT
Je n’en suis pas sûr, il passe des films plus récents. Françoise Rosay ça me dit quelque chose, mais l’autre…
ADRIEN
Elvire Popesco, était rigolote, c’était ma préférée. Je suis allé la revoir quand ils l’ont repassée à Gourdon. Je l’ai aussi entendue à la TSF. C’était même toi qu’avait installé pendant la guerre une grande antenne entre la maison et la grange pour qu’on écoute radio Toulouse et radio Londres. On n’entendait pas bien. Il fallait tout le temps tourner le poste à cause des ondes. Tu t’y connaissais un peu. Alors que moi et même ton père…
PIERROT
Je ne m’y connaissais pas tellement. Je tâtonnais. Maintenant, Pépé, ton Elvire tu pourrais non seulement l’écouter, mais la voir sur un écran, chez toi sans quitter ton vieux fauteuil.
ADRIEN
Ah ! bon. Elvire Popesco chez moi ?…
PIERROT
Façon de parler. J’ignore si on rediffuse de ses anciens films. C’est possible.
ADRIEN
J’ai pas bien compris, le cinéma, il vient chez moi, à la maison, à Benauge ?
PIERROT
C’est dur à t’expliquer. Faudrait qu’on redescende en douce tous les deux sur terre et que je te montre comment tout a changé. Je crains que cela soit impossible.
ADRIEN
Tu sais, les changements, c’est pas toujours bon. Par exemple quand ils nous ont dit qu’il fallait plus planter des patates mais du rutabaga. Moi je préférais les patates, surtout dans la soupe, pour faire chabrot.
PIERROT
C’est terminé tout ça. C’était pendant la guerre.

ADRIEN
La guerre ?… Moi c’est la vrai guerre que j’ai faite. Même que mes des deux frères y sont morts, Marcel et Joseph. La Guerre des poilus.
PIERROT
Pépé, les guerres aussi ont bien changé.
ADRIEN
On a bien battu les Boches, il me semble ? Comme en 14.
PIERROT
On les a battus, sans les battre vraiment, maintenant on est ami avec eux. On construit l’Europe ensemble.
ADRIEN
Ami avec les Boches… après tout ce qu’ils nous ont fait ?
PIERROT
C’est du passé. On ne se bat plus contre eux, mais avec eux.
ADRIEN
Contre qui ? Il y a beaucoup de poilus qui meurent ?
PIERROT
Les poilus c’est un peu terminé. La guerre moderne se fait à distance, avec des avions et des fusées.
ADRIEN
A distance, comme les Boches, avec la grosse Bertha qui bombardait Paris, la capitale de la France.
PIERROT
Les bombardements maintenant sont infiniment plus efficaces, plus meurtriers
ADRIEN
Ah ! oui. Et contre qui on se bat ?

PIERROT
C’est bien cela le problème. On ne sait pas trop contre qui. Les arabes, les musulmans, les terroristes. On suit les Américains.
ADRIEN
Les Arabes ? Comme les tirailleurs marocains ? J’en ai connu, dans les tranchées, en Champagne. Ils étaient drôlement courageux. Je leur tire mon béret.
PIERROT
La guerre a bien changé. En 46, un an après que tu nous ait quitté, une seule bombe, lancé par les Américains a fait 100 000 morts
ADRIEN
Cent mille poilus ?
PIERROT
Non, justement ! La plupart étaient des femmes, des enfants et des vieillards.
ADRIEN
Des femmes, des enfants, des vieux, c’était idiot. C’est pas eux qui sont dangereux.
PIERROT
Dangereux ? Oui et non. On en  discute encore. N’empêche que les Japonais à la suite de ça ont demandé l’armistice.
ADRIEN
Des femmes et des enfants…
PIERROT
Et ça continue. En Irak, en Afghanistan…
ADRIEN
On continue à tuer des femmes et des enfants ?
PIERROT
Le pire c’est qu’on ne sait plus qui est responsable.
ADRIEN
Mais pourquoi on va se battre là-bas. Ils nous ont pas piqué l’Alsace et la Lorraine.
PIERROT
Non bien sûr. On essaie avec les Américains de juguler le terrorisme. Ne m’en demande pas plus. Parlons d’autre chose.
ADRIEN
D’accord. Tu t’es marié ?
PIERROT
Oui, trois fois.
ADRIEN
Ah ! bon. Avec trois femmes ?… Comment tu les as trouvées ? Moi aussi j’aurais bien aimé en changer… de temps en temps…
PIERROT
Pourtant, grand-mère…
ADRIEN
Oui, la Justine. Elle était bonne aux champs. Putain qu’elle était vaillante… Mais, au lit… Alors t’as eu trois femmes. Je les connaissais ? Je me souviens que tu fricotais avec Yvonne, la fille Laval.
PIERROT
Yvonne ? Ah ! oui.
ADRIEN
Il paraît qu’elle était chaude la petite.
PIERROT
Maintenant tu sais, toutes les femmes sont chaudes . Peut-être pas toutes, mais beaucoup. C’est facile de coucher avec elles.
ADRIEN
Ah ! bon. Comme au bordel, rue Bouscarat à Cahors ?
PIERROT
Les bordels, Pépé, ils ont été supprimés depuis longtemps.
ADRIEN
Alors comment ils font les conscrits quand ils partent au régiment.
PIERROT
T’es fatiguant, Pépé. Il faut tout t’expliquer. Les conscrits, le service militaire, c’est terminé. Il y a encore des putes qui traînent un peu partout. Mais les filles, elles ne font pas trop d’histoire. Un peu de baratin et elles sont souvent d’accord pour faire l’amour.
ADRIEN
Ah ! bon. Mais si elles attrapent un gosse ?
PIERROT
Ça arrive. Faut que tu comprennes. La science a fait des progrès. Les filles avalent une pilule et elles ne peuvent pas se retrouver enceintes. Théoriquement.
ADRIEN
Une pilule ? Avant fallait mettre une capote. C’était pas toujours possible.
PIERROT
Maintenant on en met aussi, mais c’est pour d’autres raisons, le sida. Passons. De plus si la pilule n’a pas fonctionné les filles peuvent se faire avorter.
ADRIEN
Avorter ? C’est défendu par la loi . Adrienne du Bantoc avait même fait de la prison.
PIERROT
C’était sous Pétain. Fini tout cela. Aujourd’hui c’est même remboursé. Ça ne leur coûte rien.
ADRIEN
Ah ! bon. Adrienne, elle fait ça gratuitement ?
PIERROT
Il n’est plus question d’Adrienne. Cela se passe à l’hôpital.
ADRIEN
Avec des docteurs… Mais qui les paient ?
PIERROT
Tout le monde. Je t’ai déjà expliqué.
ADRIEN
Alors si la fille Marcaillou qui était une putasse se retrouve pleine, c’est moi qui devrais payer.
PIERROT
Pas directement, toi et tout le monde. Je t’expliquerais ça plus tard. La sécurité Sociale…
ADRIEN
Tu m’as bien dit que t’as été marié trois fois. Hé ! bé, mon cochon. Elles étaient du pays ?
PIERROT
Bien au contraire. Une était bretonne, la deuxième plus ou moins arabe et la dernière Anglaise.
ADRIEN
Ah ! bon. Une Anglaise ? Il y en avait une qui venait en vacances au château de la Borinière, elle était jolie et elle portait des pantalons, comme nous les hommes
PIERROT
Maintenant la plupart des femmes portent des pantalons Et les hommes, pas tous, les jeunes surtout, portent des boucles d’oreille.
ADRIEN
Des boucles d’oreilles ? Ah ! bon. On doit les confondre… je me  demande où les femmes mettent le jupon.
PIERROT
Les jupons ont été remplacés par des tee-shirt, oui, des tee-shirt, c’est un mot anglais, cela ressemble un peu aux maillots de corps et sur la plupart une image est imprimée.
ADRIEN
Même les paysannes, comme Justine, portent des pantalons ?… Remarque, pour le travail ça doit être plus commode. Quand on était gosse on essayait toujours de les regarder par dessous les jupons. Il y en avait qui ne portaient pas de culotte. Ça leur été plus facile pour pisser.
PIERROT
Je me souviens, la vieille Brunel, on l’avait surnommée la Grosse Tomate, tout en continuant à discuter elle écartait les jambes et pissait debout au milieu du village, un vrai torrent, une quantité pas croyable.
ADRIEN
Toutes les vieilles faisaient pareil. Mais ton Anglaise elle avait des sous. paraît qu’elles sont toutes riches.
PIERROT
Pas la mienne en tout cas. Le pays est plein d’Anglais maintenant. Ils ont racheté très cher les vieilles maisons et les ont complètement retapées.
ADRIEN
Ah ! bon. Même la nôtre ?
PIERROT
Non, Pépé, nous l’avons conservée, même s’ils nous en proposaient un gros paquet.

ADRIEN
Un  paquet de dollars ?
PIERROT
Oh ! Pépé. Les dollars c’est américain. Pour les Anglais c’est la livre et pour nous l’euro.
ADRIEN
Le quoi ?
PIERROT
L’euro. Les francs, ça n’existe plus. Nous les avons échangés contre les euros. C’est la monnaie européenne.
ADRIEN
Alors les francs que j’avais à la caisse d’épargne et ceux que je cachais dans un caillerou des Clozels, ils n’ont plus de valeur ?
PIERROT
Au contraire. En tout cas ceux de la Caisse d’Epargne. Mais ce caillerou, j’étais pas au courant, tu y avait caché beaucoup de sous ?
ADRIEN
J’ai oublié. Il y avait en tout cas trois louis d’or que ma grand-mère à moi avait gardés de la guerre. Je l’ai dit à personne. Surtout pas à Justine. Elle voulait toujours qu’on fasse des travaux. Ça coûtait cher.
PIERROT
Quel genre de travaux ?
ADRIEN
La pompe du puits par exemple C’est vrai qu’elle se désamorçait souvent.

PIERROT
Maintenant, tu n’en reviendrais pas. Plus besoin d’aller au puits. L’eau, elle arrive directement dans la maison. Il y a plus qu’à tourner un robinet et ça coule.
ADRIEN
Ah ! bon… De l’eau ?… De l’eau dans la maison ?… De l’eau qu’on peut boire ?
PIERROT
Bien sûr. Elle sans doute plus saine que celle de notre vieux puits. Note, je n’ai pas souvenir que tu buvais beaucoup d’eau, t’étais plutôt porté sur le pinard.
ADRIEN
Oui, mais pour la soupe…
PIERROT
Mieux. Il y a même plusieurs robinets dans la maison : un pour la cuisine, un pour se laver et un pour les cabinets.
ADRIEN
Quels cabinets ? Derrière la maison ?
PIERROT
Non, dans la maison. Les cabinets sont maintenant tout à côté des chambres.
ADRIEN
Ah ! bon. A côté des chambres… Ça ne doit pas sentir bon.
PIERROT
Ça va, ça va. Il y a du sent-bon et l’eau courante.
ADRIEN
Par exemple, mon père, à la fin, qui était malade du ventre, la nuit fallait qui se lève tout le temps, il n’aurait plus besoin de seau, il pourrait aller dans tes cabinets ?
PIERROT
Exactement. Et puis, maintenant, en plus de l’eau courante il y a l’électricité.
ADRIEN
L’électricité. Je sais ce que c’est. En ville, même à Cazals, il y avait l’électricité partout. Il en parlait pour Benauge.
PIERROT
C’est fait depuis longtemps. Tu appuies sur un bouton et tout s’éclaire.
ADRIEN
Dans la grange aussi ?
PIERROT
Surtout dans la grange. Pour faire tourner les moteurs. Il faut que tu comprennes, les moteurs ça sert à tout, à traire les vaches, à remuer le lait, à hacher les betteraves, à laver les patates, à faire tourner la meule, à gonfler les pneus des voitures et du tracteur… sans oublier la soudure et la soufflerie pour nettoyer le matériel. On ne peut plus vivre sans moteur.
ADRIEN
Alors on n’a plus rien à foutre ?
PIERROT
Si, il faut surveiller le bon fonctionnement des moteurs, les réparer quand ils tombent en panne. C’est sans doute moins fatigant qu’avant. Mais tu ne sais pas tout. A la maison c’est bourré de moteurs aussi. Des petits moteurs, mais drôlement efficaces. Par exemple, pour te raser, pour te laver les dents, pour laver le linge ou la vaisselle, pour écraser les légumes de la soupe, pour découper la viande, moudre le café et ainsi de suite.

ADRIEN
Et pour les confits ?
PIERROT
Je ne pense pas qu’il y ait une machine spécifique pour les confits. Les canards ont les tue et on les met au congélateur. Ils peuvent y demeurer des mois entiers sans pourrir
ADRIEN
Ah ! bon. C’est bien ça. Les confits tu peux donc encore en avoir en été quand la graisse dans les pots commence à couler. C’est quoi les gélateurs
PIERROT
Les congélateurs. Ce sont des super réfrigérateurs qui descendent à moins 30 degrés et qui permettent de conserver les légumes, les fruits, les plats tout faits
ADRIEN
Même la viande ?
PIERROT
Surtout la Viande.
ADRIEN
Davidou, le boucher de Salviac qui nous achetait les veaux, il avait des grandes armoires pour conserver la viande. Un camion de Gourdon venait lui porter de la glace pour que sa viande elle pourrisse pas.
PIERROT
Et bien Pépé, plus besoin de glace, ou plutôt les réfrigérateurs nous la fournissent à domicile. Maintenant les produits que tu as congelés, tu les sort et tu les mets à la cocotte-minute ou, mieux, au micro-onde, c’est un super four, et au bout de dix minutes tu peux te mettre à table. Monsieur est servi !
ADRIEN
Ah ! bon. Même la soupe aux fèves et les salsifis ? J’aimais beaucoup les salsifis avec le confit. Justine les préparait bien.
PIERROT
Les salsifis ? Ah ! oui, j’ai un peu oublié quel goût cela avait. Quand on était gosse on n’aimait pas trop ça.
ADRIEN
Mais, dis donc, si tout cela va si vite, ta femme, elle a plus rien à foutre.
PIERROT
Faut leur demander, aux femmes.
ADRIEN
Elles peuvent passer leur temps au lavoir municipal à discuter avec toutes les chipies du village.
PIERROT
Le lavoir ? Possible qu’il soit envahi par les ronces maintenant. Plus une chipie, comme tu dis, n’y met les pieds, elles préfèrent regarder la télé ou se téléphoner.
ADRIEN
Elle vont téléphoner au bureau ?
PIERROT
Au bureau ?… Quel bureau ?…
ADRIEN
Tu sais bien, chez Jacqueline, au bureau de tabac
PIERROT
T’as raison. Je m’en souviens. Au bureau ! c’était le seul téléphone de la commune avec celui des Bonafous, au château. Maintenant tout le monde a le téléphone. Mieux, on n’a plus besoin d’appeler Cahors pour avoir un numéro. Des fois il fallait attendre près d’une heure pour la communication. Maintenant tout est automatique. Et, encore mieux, ton téléphone tu le mets dans ta poche et il te suit partout.
ADRIEN
Ah ! bon. Il te suit. Tu dois t’emmêler dans les fils. Ça n’est pas dangereux ?
PIERROT
Plus question de fils, cela passe par des ondes comme la radio. Dommage qu’ils m’aient supprimé mon portable quand j’ai débarqué. J’aurais pu te faire une démonstration.
ADRIEN
Nous, quand il fallait téléphoner, pour le docteur par exemple ou pour les trains, c’était Justine qui allait au bureau, moi j’avais trop de travail pour perdre du temps à descendre à Marminiac, même avec la bicyclette et attendre près d’une heure. La Jacqueline elle en profitait pour vous proposer des apéritifs. Ça finissait par coûter des sous.
PIERROT
Mais grand-mère Justine, elle ne prenait pas d’apéritif ?
ADRIEN
Ça va pas. Une femme…
PIERROT
Tu serais surpris, maintenant les femmes boivent presque autant que les hommes.
ADRIEN
Et on leur dit rien ?
PIERROT
Non. Elles se sont libérées. Théoriquement elles ont autant de droit que les hommes, elles travaillent, elles votent… Je t’ai bien dit qu’elles portaient des pantalons.
ADRIEN
Elles portent la culotte ah ! oui, lors qui est-ce qui commande ?
PIERROT
Vaste problème. Qui commande ? Cela dépend des couples. Généralement les décisions se prennent à deux. Théoriquement…
ADRIEN
Ça veut dire que Justine pourrait me donner des ordres ?…
PIERROT
Des ordres, non. Mais je crois bien me rappeler que  tu l’écoutais quand même et qu’elle savait bien t’obliger à faire ce qu’elle désirait.
ADRIEN
Moi ?…
PIERROT
Oui, toi, le macho des machos. Papa disait que sa mère, elle avait été plus maligne que toi et qu’elle t’avait mené par le bout du nez sans que tu t’en rendes compte.
ADRIEN
Quoi ? Justine. Tu rigoles… donne-moi un exemple ?
PIERROT
Laisse-moi rassembler mes souvenirs. Papa disait que  t’avais pas voulu acheter de râteleuse, tu disais que ça servait à rien et que ça coûtait trop cher.
ADRIEN
Je l’ai bien acheté quand même.
PIERROT
Oui, mais, toujours d’après papa, après que grand-mère ait prétendu qu’elle avait trop mal aux reins et qu’elle ne pouvait plus se servir du râteau. De plus elle avait demandé à maman de dire la même chose.
ADRIEN
Tu crois. Mais c’est quand même moi qui l’ai achetée cette râteleuse et qui l’ai payée avec mes sous.
PIERROT
Avec tes sous ? Avec vos sous. Les femmes maintenant ont enfin obtenu leur autonomie financière.
ADRIEN
Je sais pas. La Justine elle avait son porte-monnaie, elle le remplissait avec les œufs, les poulets, les foies de canard qu’elle allait vendre à la foire de Cazals et avec les sous elle pouvait acheter les macaroni, le café et le sucre à l’épicier quand il montait le samedi à Benauge. J’ai jamais contrôlé son porte monnaie, c’était son affaire. Pour les achats importants, une vache, une terre, une charrette ou la toiture c’était moi qui réglais.
PIERROT
Pour les terres, en tout cas faudrait qu’elle signe aussi
ADRIEN
Même si c’est moi qui paie ?
PIERROT
Je suppose. Et si vous divorciez faudrait sans doute partager les prix de cette terre.
ADRIEN
Partager une terre, c’est la guerre assurée. J’ai toujours été contre. De toute façon la Justine et moi on n’aurait jamais divorcé, c’est pas comme toi. Peut-être que t’avais assez de sous.. Alors qu’est-ce que tu as fait. Comment tu as gagné ta vie ?
PIERROT
Après mes études…

ADRIEN
C’est vrai t’allais en pension à Cahors. ton père râlait tout le temps que ça lui coûter trop cher.
PIERROT
C’est monsieur Pélissier, l’instituteur, qui l’avait obligé parce que j’avais été reçu premier du canton au certificat d’études
ADRIEN
Ouais. T’avais treize ans. Moi j’ai quitté les classes à onze ans et Justine à neuf. Elle savait à peine écrire, mais elle comptait bien, crois-moi, la coquine.
PIERROT
Aujourd’hui vous iriez tous les deux à l’école jusqu’à seize ans. C’est la loi.
ADRIEN
Toi t’as été en classe jusqu’à quel âge ?
PIERROT
Jusqu’à 21-22 ans
ADRIEN
Alors t’as pu aller travailler aux Chemins de fer ou à la Poste
PIERROT
J’aurais pu, mais j’ai d’abord travaillé comme expert comptable puis je me suis spécialisé dans l’informatique…
ADRIEN
Dans quoi ?
PIERROT
L’informatique. Ecoute-moi un peu. Ce n’est pas facile à expliquer. Je t’en ai déjà parlé à propos du cinéma à domicile. Imagine une sorte de grand cadre, bien plus grand que le cadre où il y a la photo de ton mariage avec grand-mère sur la commode. Sauf que maintenant, ce n’est plus une photo qui est dedans mais des millions d’images qui bougent tout le temps. Grâce à un clavier on peut lui demander, au cadre, toutes sortes de chose, ce qui se passe en politique, dans le monde, au pays, le temps qu’il va faire, comment il faut faire la soupe au lard et le foie gras, ça te permet aussi d’acheter, un vélo, une auto, des vêtements  et toute sortes d’objets en payant moins cher… Difficile de t’expliquer. Tu peux tout lui demander et il te répond toujours.
ADRIEN
Ah ! bon, on peut vraiment lui demande s’il va pleuvoir ou geler ? Il le sait ?
PIERROT
En principe, oui. Tu tapes météo et il te donne les prévisions, pour plusieurs jours, pour toi, mais aussi pour les Américains, pour les Africains…
ADRIEN
Je m’en fous des Africains. C’est Benauge qui m’aurait intéressé c’est de savoir s’il allait  pleuvoir, si on pouvait planter le blé ou pas.
PIERROT
Je ne sais pas comment m’y prendre pour t’expliquer que tout a changé. Le blé, la télévision, le téléphone, Internet… Pose-moi des questions toute simples.
ADRIEN
Je ne sais pas. Est-ce qu’il y a toujours la fête de Benauge, le deuxième dimanche du mois d’août avec les courses en sac et  l’accordéoniste de Florimont ?
PIERROT
La fête de Benauge… J’avais près de quarante ans quand elle s’est terminée. Il n’y avait plus de jeunes pour prendre la relève, le fils Bargues et le fils Brunel en avaient marre. Maintenant les jeunes vont surtout faire la fête dans les boîtes.
ADRIEN
Dans des boîtes ?
PIERROT
Pas dans des vrais boîtes ? Les boîtes, c’est comme cela qu’on appelle des grandes salles où ils se réunissent pour écouter de la musique et pour danser.
ADRIEN
Dans des boîtes ? Et ils s amusent autant que nous ?
PIERROT
C’est la grande question, à laquelle il m’est difficile de répondre. S’amusent-ils autant, sont-ils aussi heureux, que vous dans le temps avec votre accordéoniste qui  ne connaissait que deux bourrées, trois valses et une mazurka, toujours la même.
ADRIEN
Il y avait aussi la java et la polka. Justine et moi on aimait bien la polka et le tango où il faut se serrer l’un contre l’autre. Avant d’être marié quand j’allais au bal des villages j’osais pas trop inviter les filles. Je regardais les danseurs, c’est tout.
PIERROT
Maintenant ce sont elles qui t’inviteraient. De toute façon pour beaucoup de danses t’as pas besoin de partenaire. Tu te trémousses seul en cadence au rythme de la musique, les filles font de même.
ADRIEN
T’as plus besoin de les inviter ?
PIERROT
Pas que je sache. Tu sais cela fait plus des lustres que je ne fréquente plus les bals
ADRIEN
Alors qu’est-ce que tu fais pour t’amuser ?
PIERROT
Pour m’amuser ?… Je vois des expositions, le joue au golf, je voyage, je vais au théâtre et même à l’Opéra, je rencontre des copains on fait des fois un bridge ou un poker entre amis. Et puis je nage beaucoup, un jour sur deux pour me tenir en forme.
ADRIEN
Dans le lac des Crauzes ?
PIERROT
Non, Pépé. Le lac des Crauzes, c’était vraiment dégueulasse, les canards y chier ainsi que les vaches quand elles venaient s’abreuver.
ADRIEN
C’était bien là que vous alliez nager, toi et tes copains. Il paraît que tu grimpais sur le peuplier pour plonger.
PIERROT
Oui, maman avait demandé au docteur Cambornac si ce n’était pas trop dangereux, si on ne risquait pas d’attraper une maladie. Il avait répondu qu’on était immunisé. Maintenant il y a une piscine à Salviac et un lac à Cazals
ADRIEN
Ah ! bon. Un lac à Cazals. Je l’ai jamais vu.
PIERROT
Il a été créé après toi. Ils ont barré les près sous l’église le long de la route de Montcléra et la Masse les a peu à peu remplis d’eau. J’y fait des allers et retour en nageant pendant une heure, l’été quand je viens à Benauge.

ADRIEN
C’est pas trop fatigant ? Moi j’aurais voulu faire un voyage, au Mont-Saint-Michel, j’avais vu des photos, Justine elle a préféré aller à Lourdes. C’était beau mais ça revient cher. Des fois j’allais jouer aux boules, j’étais pointeur, ou à la belote. A la belote on avait gagné un jambon avec Coustal des Termes. Il était con comme la lune, mais à la belote il était costaud.
PIERROT
A propos de lune, tu sais qu’on y est allé.
ADRIEN
Où ça ?
PIERROT
Sur la Lune.
ADRIEN
Ah ! bon. Sur la Lune. T’en es sûr ? Pour quoi faire ? Tu y as été, toi ?
PIERROT
Non pas moi, trois Américains, dont Armstrong, on se souvient de son nom à cause du nom. Un autre américain nommé Armstrong a gagné sept fois le Tour de France.
ADRIEN
Le Tour de France, mes favoris c’était André Leduc et Antonin Magne. Je ne pouvais pas voir les Italiens, surtout Bartali.
PIERROT
Maintenant ce sont surtout des Américains qui le gagnent.
ADRIEN
Les Américains ? Ils font du vélo ? Je croyais qu’ils faisaient surtout du cheval, les cow-boys.

PIERROT
Maintenant comme on peut gagner beaucoup d’argent en courant à vélo, tout le monde s’y met, des Américains, des Anglais, des Russes… Et bientôt des Chinois sans doute. Est-ce que tu m’as bien compris quand je t’ai dit qu’on était allé se poser sur la Lune. Il y a même un bout de temps.
ADRIEN
Ah ! oui, sur le Lune ? Pour quoi faire ? Ils ont rencontré des Martiens ?
PIERROT
Les Martiens, Pépé, s’il y en a, c’est sur Mars. On prépare une opération pour y aller aussi. C’est beaucoup plus loin.
ADRIEN
Comment ils y vont ? En avion.
PIERROT
Non dans des sortes de fusées.
ADRIEN
Ah ! bon. Des fusées ? c’est pas dangereux ? Une fois à Salviac pour la fête ils avaient fait partir un feu d’artifice. Une fusée a éclaté en plein dans le gueule de Giralas, le bourrelier, tous ses cheveux ont cramé et il s’est pété un bras en sautant en arrière.
PIERROT
Les fusées dont je te parle n’ont rien à voir avec celles du feu d’artifice. Elles sont immenses, pèsent plusieurs tonnes. Ça me fait réfléchir à une chose. Tout a tellement changé depuis que tu nous as quittés. Tout. Plus rien n’est comme avant. Et pourtant toi et moi on est toujours un peu pareil. Peut-être que la vie a changé, mais que les hommes sont restés les mêmes.

ADRIEN
Bien sûr qu’on est pareil, puisqu’on est de la même famille.
PIERROT
Je ne parlais pas de famille, mais de société.
ADRIEN
Pour moi, la famille, c’est très important, c’est ce qui compte le plus. André, ton père, quand il faisait une grosse connerie, je l’ai toujours soutenu, même en face des gendarmes et des voisins. Après je l’engueulais, mais entre nous… dans la famille. La famille… on avait une photo je crois que c’était pour ta première communion. On était tous les uns contre les autres, elle avait été prise dans la cour du presbytère, je l’aimais bien cette photo, je ne sais pas ce q’elle est devenue.
PIERROT
Il me semble que je l’ai récupérée. A ce propos, explique-moi pourquoi dans la demi-douzaine de photos  que j’ai retrouvées, vous étiez tous endimanchés, aucune ne vous représente en train de travailler
ADRIEN
C’est normal. Quand tu te fais tirer le portrait faut être propre, bien rasé, correctement habillé surtout les femmes. T’es pas d’accord ?
PIERROT
Si, bien sûr. De nos jours les photos, on en a tellement qu’on les regarde à peine. Il suffit d’un téléphone portable ou d’un petit numérique, pas plus grand qu’un de tes paquets de gauloises ? Clic ! clac ! et tu peux voir instantanément ton portrait ou une scène.

ADRIEN
Ah ! oui. Je n’achetais pas de gauloises, mais du gris que je roulais. Ça coûtait moins de sous.
PIERROT
Bien. Maintenant les jeunes roulent aussi leur joint. Je crains qu’il n’y mettent moins de tabac que d’herbe.
ADRIEN
De l’herbe ? comme pour les vaches ?
PIERROT
Non. Pas ce genre d’herbe. Du hasch. Pas du tabac
ADRIEN
Et c’est moins cher ?
PIERROT
Bien au contraire.
ADRIEN
Pourquoi ils en roulent ?
PIERROT
C’est une drogue. Elle leur permet de rêver et de mieux supporter la vie.
ADRIEN
Ah ! bon. C’est bien. Ça fait pas trop tousser ?
PIERROT
Pas plus que ton tabac.
ADRIEN
Le tabac, j’en prenais pas tellement, un paquet de gris par mois, à la fin il y avait plus que de la poussière, c’était difficile à rouler et ça faisait tousser et cracher.
PIERROT
Cracher, je me souviens, le docteur Cambornac avait dit que t’avais un bronchite chronique.
ADRIEN
Ouais ! C’est ce qu’il avait dit. Il me faisait prendre un sirop.
PIERROT
Maintenant il te proposerait un remède plus efficace.
ADRIEN
Ah ! bon. Dommage qu’il ne soit pas là. Car je continue des fois à tousser.
PIERROT
Il faut que tu saches que la médecine a fait beaucoup de progrès. Sans doute le résultat le plus intéressant de nos efforts de recherche. On vit beaucoup plus vieux qu’avant.
ADRIEN
Justine, elle vit encore ?
PIERROT
Quand même pas. Mais, toi, par exemple, tu nous as quittés quand t’avais dans les soixante-dix et moi j’ai tenu plus de quatre-vingts.
ADRIEN
C’est vrai, à soixante-dix ans j’étais plus bon à rien.
PIERROT
Et moi, donc ! Pépé. Est-ce que tu aurais aimé vivre davantage ?
ADRIEN
Je ne sais pas. Sans doute. Avec tous ce que tu m’as raconté, ça m’aurait bien plu. Laisse-moi réfléchir. Tu m’as bien dit que tous le monde a une automobile et même un tracteur… que les cabinets sont dans la chambre et que l’hiver on n’a pas besoin de courir derrière la maison dans le vent du nord… qu’on peut aller en Amérique, même moi, et monter des anglaises sans mettre de capote… Laisse-moi réfléchir tu es sûr que si je leur faisais un gosse elles seraient payées pour le perdre…
PIERROT
Non, Pépé, on se contenterait de les soulager gratuitement
ADRIEN
C’est bien ce que j’ai compris. Si elles déboursent rien c’est bien comme si on les payait. Paraît aussi que les poilus ne se font plus massacrer et que les Boches ne nous attaquent plus… que tu peux choisir le taureau que tu veux sans te déplacer… que les femmes vont plus jacasser au lavoir… qu’on n’a plus besoin de descendre au bureau pour téléphoner au docteur… que je pourrais revoir Françoise Rosay et Elvire Popesco, chez moi, sans lever mon cul du fauteuil. Tu m’as bien dit tout cela ? Il y en a tellement que j’y perd la tête Je n’arrive pas le croire.
PIERROT
Je te jure que c’est la vérité. Il y a bien d’autres choses aussi dont je ne t’ai pas parlé.
ADRIEN
Ah ! bon. Alors c’est le paradis
PIERROT
Non Pépé, c’est la merde.
ADRIEN
Ah ! bon… Ah ! bon… La merde… Ah ! bon !…

RIDEAU

Soutânerie 5 avril, 2010

Posté par walterlewino dans : POESIE-LITTERATURE , 1 commentaire

LES COUILLES

 

Un confessionnal
D’un côté le confesseur, de l’autre le confessé
Le confesseur, la cinquantaine, étole ramenée sur son costume gris clair, nommons-le CURÉ
Le confessé, BENOÎT, jean, joggings et blouson, 20 ans.
CURÉ marmonne des prières

BENOÎT, mains serrées, un long moment silencieux, le corps fébrile, redresse brusquement la tête.

BENOÎT
Papa !
Silence
BENOÎT, plus fort
Papa !!!
CURÉ
Papa ? Je ne suis pas le pape.
BENOÎT
Heureusement ! J’ai dit papa. Ça s’adresse à toi. Papa !
CURÉ
Vous pouvez m’appeler mon père. Mais papa c’est la première fois.
BENOÎT
C’est peut-être la dernière. Écoute-moi bien : t’es mon père et j’ai le droit de t’appeler papa.
CURÉ
Vous avez bu ?
BENOÎT
Ouais un peu de whisky et de bière. J’ai pas l’habitude. J’en avais besoin. Rappelle-toi. T’as bien été cureton à Toboville il y a une vingtaine d’années ?
CURÉ
Toboville…Toboville… En effet. Pourquoi ?
BENOÎT
Évelyne ? Ça te dit quelque chose ?
CURÉ
Évelyne ? Évelyne ? Peut-être. C’était qui ?
BENOÎT
Évelyne Thuilliez. Fais un effort. Souviens-toi. Elle avait dix-huit ans. Évelyne Thuilliez, la fille de la boucherie-charcuterie, presque en face de ta putain d’église. Évelyne Thuilliez…
Long silence
CURÉ
Mademoiselle Thuilliez, oui. Elle était très serviable. Elle s’occupait des vieux de la paroisse. Il me semble qu’elle était fiancée… J’ai dû quitter Toboville avant qu’elle ne se marie… Je n’ai pas souvenir d’avoir procédé à la cérémonie.
BENOÎT
Fiancée ? Et avec qui ?
CURÉ
Je ne sais plus.
BENOÎT
Connard ! Et il la baisait, son fiancé ? Tu dois le savoir, monsieur le confesseur.
CURÉ
Je ne sais pas où vous voulez en venir.
BENOÎT
Devine ! Guess comme disait Burt Lancaster à Gary Cooper dans « Vera Cruz » à propos d’un canasson. Guess ! Devine !
CURÉ
S’il vous plait. Arrêtons. Je vous ai donné l’absolution avec vos deux pater. Calmez-vous. Jésus a dit : « Celui qui se met en colère contre son frère sera passible du Jugement. »
BENOÎT
Tu te fous vraiment de ma gueule. Ton Jésus j’en chie un tous les matins. Regarde plutôt là, par ta grille. T’as vu la lame… Si tu te tires de ta cabane je te la plante dans le bide. Alors écoute-moi bien, papa !
CURÉ
Je vous écoute, mon fils.
BENOÎT
Évelyne Thuilliez, la fille du charcutier, je sais pas comment tu t’y es pris, vieille salope de cureton, mais tu te l’es mise sur le gland. Tiens, rien que d’y penser j’ai envie de dégueuler et d’aller te couper les couilles.
CURÉ
S’il vous plaît. Restez calme. On est dans un lieu saint.
BENOÎT éclatant de rire
Vous me faites marrer. Un lieu saint ? Là-bas, chez nous, à Toboville, c’est peut-être là que tu te l’es faite ? Dans le confessionnal, comme ici, ou sur l’autel, vieux dégueulasse !
Ca fait chier. Moi je croyais que les curés, ils se tapaient que les enfants de chœur, les petits gosses. Toi il a fallu que tu baises ma mère…
CURÉ
Votre mère ?
BENOÎT
Allez. Tu vois bien ce que je veux dire. C’est ma mère et toi t’es mon père. Et c’est pour ça que je vais te couper les couilles. C’est con, tu vois, quand j’ai appris que c’était toi, un cureton, je m’imaginais que tu serais en soutane, et même sans slip en dessous, comme les Ecossais, ça aurait été plus facile pour te les couper. Avec ton costard et ton écharpe de guignol je sais pas comment je vais m’y prendre.
Au départ j’avais l’intention de les lui ramener, à maman, tes roustons, après j’ai pensé faire comme les Arabes, te les coudre dans la bouche. Finalement je vais les jeter dans la première poubelle. Elles valent pas mieux.
CURÉ
Arrêtez de délirer. Vous ne croyez pas qu’il vaudrait mieux continuer à discuter ailleurs. Je ne sais pas… au presbytère… chez vous… dans un lieu anonyme.
BENOÎT
Non. Pas question. Ici, là où tu l’as séduite !
CURÉ
Pour le moment je n’ai pas beaucoup de temps. Deux mariages demain. Il faut que j’aille les préparer.
BENOÎT
Des mariages ? Tu t’occupes de mariage… sauf du tien et celui de ma mère. Alors tu vas m’écouter jusqu’au bout.
CURÉ
Que voulez-vous exactement ?
BENOÎT
En venant ici, je savais ce que je voulais. Te couper les couilles. Que tu ne recommences jamais une pareille saloperie. Merde ! Engrosser une gamine et se tirer comme une lope. Ouais, je rêvais de te les couper ici. Ici, dans ta boîte à conneries. Ca va te faire rire, mais c’est la première fois que je rentre dans un confessionnal. C’est tout petit, c’est pas commode… surtout avec ton costard.
CURÉ
Mon fils, reprenez vos esprits
BENOÎT
T’entends ce que tu viens de dire : Mon fils. Oui je suis ton fils. J’aurais préféré que tu m’appelles fiston.
CURÉ
Je voulais simplement dire…
BENOÎT
On s’en fout. Donc c’est pas facile de te couper les couilles ici. On va voir. En attendant, regarde, là, sous ton grillage, je te passe une photo. C’est elle à dix-sept ans… A peu près à l’époque où… Regarde-la bien. Tu te souviens… Evelyne, la belle Evelyne… Il paraît que tous les mecs du coin bandaient pour elle. Elle est encore drôlement bien. Je crois pas qu’elle se soit fait sauter par beaucoup de mecs depuis toi, deux ou trois ?… Tu l’avais dégoûtée. C’est peut-être ça que je trouve le plus dégueulasse… tu l’as tuée.
Non garde-la, la photo. En souvenir.
CURÉ
Arrêtez, arrêtez, il y a du monde autour de nous. Ce que vous dites n’a pas de sens.
BENOÎT
Une chose me tracasse. Je ressemble pas beaucoup à maman. Je voudrais savoir si t’as le même tarin que moi, le super nose et les sourcils maousse, il paraît que t’es d’origine portos. Allez approche-toi.
Regarde-moi maintenant…
T’as vu, on se ressemble. Ca fait chier, mais on se ressemble. Pas de doute.
CURÉ
Qui a prétendu que j’étais responsable de votre naissance… Que j’ai eu des relations avec Evelyne.
BENOÎT
Connard, tout le village est au courant. J’ai été le dernier à l’apprendre. Il y avait bien des allusions, par-ci, par-là, à l’école, au collège, puis dans les bistrots. J’étais con, je comprenais pas ce qu’ils voulaient dire. Et puis je m’en foutais.
CURÉ
Et votre mère ?
BENOÎT
Elle ? Je sais pas. Quand je lui demandais qui était mon père, elle disait, un monsieur très bien. D’autre fois elle disait que c’était un marin, qu’il était mort en mer. Tu parles d’un marin. Un cureton, oui. Ca fait chier.
Alors, t’as pas répondu, on se ressemble ?
CURÉ
Vaguement. Je ne sais pas. Ca ne prouve rien.
BENOÎT
Et les tests d’ADN, tu connais ? Tu veux que j’en réclame un ?
CURÉ
Qu’est-ce que vous cherchez ?
BENOÎT
A vrai dire, je sais pas. Je sais que t’es mon dab et que j’ai toujours envie de te couper les couilles. Pour le reste…
J’ai une idée. On est à la confesse ici. Mais on change de rôle. C’est moi le confesseur et toi le confessé. Oublie pas, papa, si tu mens t’iras en enfer.
Voilà, on commence
Avez-vous dans votre jeunesse commis le péché de chair ?
CURÉ
Tout cela est ridicule.
BENOÎT
Je répète : avez-vous, dans votre jeunesse, à Toboville, commis le péché de chair avec la belle Evelyne ?
CURÉ
C’est une plaisanterie.
BENOÎT
Je vais te montrer si je suis un plaisantin. Supposons que je te coupe les couilles, que t’en crèves ou que t’en crèves pas, c’est pas le problème. Tu vois les médias, la presse, la télé. Un curé châtré pour avoir séduit une jeune fille. Ca sera pas bon pour ton Église. Ton évêque, ton cardinal, je sais pas, ils vont pas être contents. Pas du tout contents. Même ton pape, ça va le faire chier. T’as pensé à tout ça ?
CURÉ
Mon cher… mon cher… Quel est votre nom au fait ?
BENOÎT
Thulliez, comme ma maman.
CURÉ
Je voulais dire votre prénom
BENOÎT
Benoît
CURÉ, pensif
Benoît… Mon père aussi se prénommait Benoît.
BENOÎT
C’est marrant. Elle m’a donné le nom de ton père, c’est pas de l’amour, ça, c’est pas une preuve ? En plus je porte le même nom qu’un pape, moi qui peux pas les blairer.
CURÉ
Benoît… Evelyne…
BENOÎT
Alors, ça te revient ? T’avoues ?
CURÉ
Elle était belle… et gentille…
BENOÎT
Alors tu l’as baisée. C’est bien ça ?
CURÉ
Arrêtez d’être vulgaire. Oui, on s’est aimés. Est-ce que tu peux comprendre ça ? S’aimer. Comme le Christ nous a aimés.
D’accord, c’était un péché……. Un magnifique péché.
BENOÎT
Ton Christ n’as rien à voir là-dedans. Alors t’avoues ?
CURÉ
Si ça te fait plaisir et si ça peut calmer ta fureur. Laisse-moi te regarder. Est-ce que tu me ressembles ? Sans doute. Mais tu es beau. Beau comme elle.
BENOÎT
Pourquoi tu t’es tiré.
CURÉ
J’étais prêtre. Benoît… ça me fait drôle de t’appeler comme cela, pas à cause du pape, mais à cause de mon père, il faut que tu saches une chose : quand j’ai quitté Toboville pour un autre diocèse j’ignorais que ta mère fût enceinte. Crois-moi, j’aurais payé une fortune pour rester à Toboville et continuer à la voir. J’étais fou amoureux d’elle. Est-ce que tu peux comprendre ?
BENOÎT
Fou amoureux… Il me semble que si j’avais été fou amoureux, j’aurais foutu ma soutane dans le feu et…
CURÉ
Facile à dire.
BENOÎT
T’étais fou amoureux… alors pourquoi t’en baisais d’autres ?
CURÉ
Qu’est-ce que c’est que cette nouvelle histoire ?…
BENOÎT
Ma petite copine, Amélie, c’est elle qui me l’a vraiment appris, disait que t’avais aussi sauté sa mère, Jacqueline, la femme de l’entrepreneur.
CURÉ
Il ne manquait plus que ça. Quelle Jacqueline ?
BENOÎT
Il paraît que tu te farcissais toutes les punaises de bénitier.
CURÉ
Mon petit Benoît, soyons franc. J’étais jeune, sans doute trop jeune pour me charger de cette communauté. J’étais plein de sang. Est-ce que tu me comprends ? Il m’est arrivé de m’abandonner au péché de chair et de me laisser faire quelques fantaisies par des paroissiennes dont j’ai même oublié le nom. Est-ce que tu me comprends ?
BENOÎT
T’avais qu’à te branler
CURÉ
Si tu crois que je m’en suis privé. Et puis, un jour, il y a eu Evelyne, ta mère. Et tout a basculé. Crois-moi ou pas, je suis tombé amoureux, vraiment très, très amoureux. J’ignorais qu’elle fût enceinte quand l’évêché qui avait eu vent de notre histoire m’a envoyé dans un diocèse perdu des Pyrénées.
BENOÎT
T’avais qu’à foutre en l’air ta soutane Y’en a plein de curés qui l’ont fait.
CURÉ
J’ai longtemps hésité. Ca n’a pas été facile. Ce que je vais te dire va t’étonner : j’avais la foi.
BENOÎT
T’avais la foi…t’avais la foi… Et maintenant tu l’as toujours ?

CURÉ
Maintenant, la question ne se pose plus. La foi ça ne s’explique pas… ça se vit… ça vous illumine… on a beau faire, ça ne vous quitte jamais. Le Christ, vois-tu…
BENOÎT
Ras le bol de tes conneries. Laisse ton Christ ou il est. Quand t’as quitté Toboville, c’était quand ?
CURÉ
Quelle année ?…
BENOÎT
Non. Quel mois.
CURÉ
Je ne me souviens plus très bien.
BENOÎT
Fais un effort. Quel mois ? C’était encore le printemps ou déjà l’été ?… L’automne peut-être. Fais un effort.
CURÉ
Au printemps ou en été ?… Je ne sais plus trop.
BENOÎT

Tu sais plus… tu sais plus… Moi, je vais te le dire. C’était en octobre et moi je suis né en janvier. Tu me suis ?
Quand tu t’es tiré, monsieur le curé, ma mère était enceinte de six mois et, bien sûr, t’étais pas au courant, tu devais bien être le seul dans ta paroisse. Tiens, j’ai toujours envie de te couper les couilles …
CURÉ
S’il te plaît, redevenons sérieux. Que tu me coupes ce que tu dis ou non, n’est pas mon grand souci. Cela sera ma pénitence. Je te répète que quand j’ai quitté Toboville j’ignorais que tu fusses en route. Ta mère, Evelyne ne m’en avait rien dit. Quand j’y repense, je comprends que c’était un être magnifique. Sans cela… sans cela… je ne sais pas… Je voudrais que tu me parles un peu d’elle. Ce qu’elle est devenue. Si elle s’est mariée.
BENOÎT
Je t’ai déjà dit que non. Elle a dû abandonner ses études…
CURÉ
Elle rêvait de devenir psychologue. C’est bien cela ?
BENOÎT
Ta gueule ! Laisse-moi parler. Elle a abandonné ses études pour bosser et élever seule son petit bâtard, le fils du curé. La honte ! Elle a bossé un peu partout… Comme boniche, comme femme de ménage, comme caissière à Carrefour, chez l’éleveur de canards, à la maison de retraite, pour les vieux, rien que des boulots dégueulasses… payés au SMIG. Chaque fois elle était obligée de se tirer, gironde comme elle était tous ses patrons essayaient de se la faire. Elle aurait voulu que je fasse des études, que j’aille en Faculté, moi ça m’a fait chier… Je voulais faire comme elle…
CURÉ
Alors qu’est-ce que tu as fait. Quel est ton métier ? Comment gagnes-tu ta vie ? Je ne sais rien de toi.
BENOÎT, les yeux au ciel
Tu l’entends celui-là… Il sait rien de moi… Mon petit père, je suis devenu mécano, je bosse pour le moment dans un garage. J’aime bien, mais ça mène nulle part.
CURÉ
Mon père, je ne sais pas si tu le sais, possédait un garage. Je ne l’ai pas trop connu, il est mort dans un accident quand j’avais six ans.
BENOÎT
C’était un Portos ?
CURÉ
Non, c’est ma mère qui est d’origine portugaise
BENOÎT
Alors je suis aussi un peu portos.
CURÉ
Sans doute… Excuse-moi, mais j’entends les gens qui commencent à s’impatienter devant la sacristie.
BENOÎT
On ne bouge pas. A moins que tu préfères que je te les coupe, tout de suite.
CURÉ
Reviens sur terre, Fiston ! ça ne se coupe pas si facilement, ces choses-là. La verge peut-être, et encore…
BENOÎT
La verge ?… La bite tu veux dire. Tiens quand je pense que tu l’as foutu, ta sale bite, dans le ventre de ma mère, ça me rend dingue. La bite d’un cureton… Ca me rend dingue…

CURÉ
C’est fini. T’as déjà fait l’amour… alors comment tu procèdes ?
BENOÎT
Moi, j’assure. Je prends pas de risques, je sors couvert.
CURÉ
Tu utilises un préservatif ?
BENOÎT
Ouais, mon pote, une capote. Et c’est pas ton connard de Pape qui va m’en empêcher. Toi, t’aurais mieux fait de lui désobéir.
CURÉ
Ne le mêlons pas à cette histoire. Benoît, il faut vraiment que j’y aille. Prenons rendez-vous si tu veux.
BENOÎT
Allez, reste assis. J’ai encore besoin de te parler. Ma mère elle était belle, tu l’as vraiment aimée ?
CURÉ
Superbe. Ses yeux… son sourire… La plus belle et la plus gentille, la plus serviable. Je ne me suis jamais pardonné…
J’ai été lâche. Je te demande pardon. La foi… ou la trouille… Il me semblait que je faisais un don au Christ en abandonnant pour lui ce que j’avais de plus cher au monde. Essaie de me comprendre.
Et maintenant tu débarques dans ma vie. Je ne sais pas trop quoi en penser. Le monde a avancé si vite, je me sens si vieux.
Un fils ! j’ai un fils !
Benoît, faut que tu me laisses du temps pour réfléchir.
Est-ce que tu me comprends ? Tout cela va un peu vite pour moi. Tu débarques, je sais que c’est toi. C’est idiot mais ça ne me déplaît pas. Je suis prêtre et j’ai un fils, un fils qui travaille dans un garage, comme lui, mon premier Benoît. Je n’ai pas vraiment eu de
père, c’est ma mère, Térésa, qui m’a élevé… Finalement, on est un peu pareils tous les deux.
BENOÎT
Moi, je suis normal, je suis pas curé.
CURÉ
Normal… curé… la foi… Evelyne… mon fils… qui veut me châtrer… si tu crois que c’est facile…
BENOÎT
Tu crois que c’est facile pour moi. T’avais raison. Ça doit pas être facile de couper les couilles à un mec, surtout si c’est son père… Marre-toi, mais je me suis renseigné auprès d’un vieux castreur de taureaux, on leur coupe pas les couilles, on les ligote.
CURÉ
Comment tu t’y serais pris
BENOÎT
C’était pas le problème. Une question : est-ce que tu l’as vraiment aimée ?
CURÉ
Je croyais t’avoir répondu.
BENOÎT
Bon, alors, on va aller la retrouver.
CURÉ
Quoi ?
BENOÎT
Ouais. Dans un bistrot en face de la gare où elle m’attend.
CURÉ
Elle le sait, que suis là ?
BENOÎT
Non… Ca va être une surprise. Coiffe-toi un peu, tes cheveux se barrent dans tous les sens et retire son écharpe de guignol.
CURÉ
Il n’en est pas question.
BENOÎT
Mais si, mais si… Bigle un peu. C’est plus une lame que j’ai, mais un flingue. On va aller voir ma mère tous les deux. Evelyne et le mec qui l’a sautée… Debout, on y va.
CURÉ retire son étole, la baise puis la plie
soigneusement.
Ils sortent du confessionnal.

CURÉ, faisant face à Benoît
Il y a pas à dire. Toi aussi t’as des couilles

Rideau —

Shalom alekhem ! 11 janvier, 2010

Posté par walterlewino dans : CULTURE,POESIE-LITTERATURE , 2 commentaires

Rama Yade prenant des cours de yiddish

Un auteur maudit 10 janvier, 2010

Posté par walterlewino dans : POESIE-LITTERATURE , 3 commentaires

livresdegiscard.jpg
Giscard soldant ses invendus

Soyons sérieux ! 5 janvier, 2010

Posté par walterlewino dans : CULTURE,POESIE-LITTERATURE , 1 commentaire

L’humour, les gens adorent. Ils adorent à moins d’être investi d’un vague vernis de respectabilité.
Prenez les jurés du festival de Cannes. Ils n’ont jamais coiffé de leur palme d’or un film dit comique. Pas question. Ils préfère le dense, le réfléchi, le douloureux et parfois l’inbitable. Vous pouvez éplucher leur bilan depuis la création. Pas l’ombre d’un de ces cinéastes qui nous font bidonner, même s’il leur arrive de célébrer par la suite et comme à regret un roi du rire (cf Woody Allen et à quand de Funès?)
Juste retour de vague les cochons de payants (leur place) placent en tête de leur toile préférée huit films comiques, des Ch’tis à Taxi2.
Chez les littéraires même topo. Les Académiciens français donnent eux aussi dans le sérieux et le constipé. On a beau chercher parmi leurs immortels, à part Ionesco, pas le moindre soupçon de burlesque. Alphonse Allais, Courteline, Marcel Aimé, Topor, Steinberg, ils ne connaissent pas, il est vrai que dès le départ Molière avait dû aller se faire rhabiller.
Et les Goncourt? Kif kif bourriquot, il n’a jamais fait bon y oublier les grandes angoisses de l’époque.
On est con ou quoi? Même Shakespeare avait compris qu’il fallait que de temps à autres les gens se marrent et se vident les tripes.

Thetime Ontime.

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