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En passant par le siècle (4) 28 novembre, 2011

Posté par walterlewino dans : Non classé , trackback

(Suite du 27 novembre)

J’ai connu la bataille de l’Atlantique Nord à la manière du petit Del Dongo  à Waterloo, mais d’un Del Dongo peu soucieux d’héroïsme, s’évertuant à lutter contre …. le mal de mer, à bien faire la vaisselle, bien nettoyer les chambres, bien laver et repasser les vêtements des cinq officiers mécaniciens dont il avait la charge. Mon patron à bord, chef steward et cambusier, m’avait d’autorité pris sous son aile. Parce que j’étais le plus jeune ? Français ? à l’évidence de bonne éducation ? Probablement parce que j’étais d’apparence fragile, plutôt mignon, avec ce soupçon de féminité – cela m’a bien passé – qui convient au vieux marin privé de sexualité.

Un matin qu’il émergeait péniblement d’une cuite nocturne, il me fit venir et me confia le trousseau des clefs de la réserve et du grand frigidaire situés près des cuisines sur le pont arrière du bateau, trousseau qui ne le quittait jamais. Me voilà parti, cinglé par les rafales d’un vent glacial, sur la longue passerelle qui reliait les deux ponts, m’accrochant comme je peux aux rambardes couvertes de glace, la liste des produits destinés au chef coq bien serrée contre moi.

Le frigo était un véritable appartement, une sorte de F3, avec pièce centrale, à droite la viande à +2°, à gauche la bière et les légumes à +5°. Je note soigneusement les quantités prises par le chef, et merde ! au moment de ressortir impossible de rouvrir la porte. Pas possible, elle ne ferme pas automatiquement, mais en rabaissant deux grandes barres sur lesquelles se fixent les cadenas. Pas possible ! mais si, mais si, on a beau tempêter, hurler, cogner la porte de toutes nos forces, tu parles, avec le vacarme des 12 000cv des moteurs juste en dessous de nous. Rien ne se passe. Pas trop grave pour moi qui porte une grosse houppelande fourrée de marin, mais le coq, ce grand imbécile de Norvégien qui sort de ses fourneaux est vêtu du pantalon à carreaux bleus et blancs des cuisiniers et d’une chemise légère, de plus ce malheureux Viking fait au moins 1m90 alors que le frigo doit plafonner à 1m80, ce qui l’oblige à se pencher en avant ou à tordre sa tête de côté.

Rapidement le froid nous gagne, surtout lui. Il tente un moment de s’asseoir sur un cageot, mais les fesses gelées il doit retrouver sa haute taille de pantin désarticulé. Un moment je le vois bigler dangereusement sur ma houppelande. Ma générosité naturelle devrait me pousser à la partager avec lui, mais ma prudence non moins naturelle me fait comprendre qu’il me serait alors difficile de la récupérer, d’autant qu’il a une solide réputation de bagarreur. Je préfère fuir son regard et serrer fortement ma houppelande contre mon buste.

Combien de temps cela dura-t-il ? Une heure, deux, cinq ? Nous n’avions de montre ni l’un ni l’autre. Régulièrement une des corvettes qui nous accompagnaient larguait une bombe de profondeur au cas où un U boat traînerait dans les parages et les 16 000 tonnes de notre tanker sursautaient violemment. Un moment j’ai pensé que nous étions en train de couler, et l’idée que j’allais terminer ma vie au fond de l’océan, entouré de légumes et de bidoche me parut ridicule. Ma mère ne m’avait pas mis au monde pour une fin aussi grotesque.

Enfin la porte s’ouvrit, ils étaient toute une troupe à nous attendre. Curieusement le cuisinier se réfugia dans le fond du frigo, se mit à genoux et se mit à prier, il fallut pratiquement le faire sortir de force. À partir de ce moment là il eut un comportement bizarre et fut emmenée dans un hôpital dès notre arrivée à Halifax. J’ai vite compris ce qui s’était passé.  Mon chef steward, une sorte de super économe, était accusé par l’équipage de les rationner pour s’en mettre plein les poches. Quand quelques marins s’étaient aperçus que les barres n’avaient pas été cadenassées en position de porte libr, pensant que leur affameur était enfermé dans le frigo, sautèrent sur l’occasion et abaissèrent les barres, fermèrent les cadenas et virèrent les clefs à la baille.

Au bout d’une petite heure le chef steward, ne me voyant pas revenir, commença à dessouler et décida d’aller voir ce qui …..

(suite demain)

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